Dialectique éristique
Ce traité expose la nature de la controverse et les moyens, parfois malhonnêtes, que les hommes emploient pour avoir raison dans un débat, que leur point de vue soit juste ou non. Il ne s’agit pas ici de rechercher la vérité, mais bien d’analyser les rouages de la victoire dans une joute verbale. www.schopenhauer.fr
Stratagèmes
Stratagème 1 : L’extension
Il s’agit d’élargir le propos de votre adversaire au-delà de ses limites naturelles, en lui donnant un sens plus large et exagéré, tout en restreignant le vôtre au maximum. Plus l’affirmation est générale, plus il est facile de l’attaquer. Pour contrer cette tactique, il faut bien définir le point précis du débat.
Exemple : Si vous affirmez que « Les Français sont les meilleurs en littérature », votre adversaire pourrait rétorquer « C’est bien connu, ils sont nuls en poésie épique ! ». Vous pouvez alors recadrer le débat en rappelant que « La poésie épique n’est qu’un genre littéraire parmi d’autres ».
Stratagème 2 : L’homonymie
Ce stratagème exploite la polysémie des mots. Il s’agit de détourner une proposition vers un sens qui n’a rien à voir avec le débat, mais qui utilise le même terme.
Exemple :
Si vous critiquez le concept de « mérite » en affirmant qu’il est souvent bafoué dans le monde professionnel, votre interlocuteur pourrait vous opposer le « mérite » scolaire, où les élèves sont récompensés pour leur travail. Il y a ici confusion entre deux types de mérite, l’un social et l’autre scolaire.
Stratagème 3 : La généralisation abusive
Ce stratagème consiste à prendre une affirmation relative et à la présenter comme étant absolue, pour ensuite la réfuter facilement.
Exemple : Vous admettez apprécier les romans de Balzac, malgré quelques longueurs. Plus tard, dans un débat sur la littérature moderne, vous critiquez le style ampoulé de certains auteurs. Votre adversaire pourrait alors vous attaquer en vous rappelant votre indulgence envers Balzac. Vous pouvez vous défendre en expliquant que votre critique ne portait pas sur la qualité intrinsèque des œuvres, mais sur un certain style d’écriture.
Stratagème 4 : Cacher son jeu
Pour mener votre adversaire à une conclusion que vous aurez choisie, ne lui révélez pas votre but trop tôt. Amenez-le à accepter des prémisses apparemment anodines, qui, une fois assemblées, serviront votre démonstration.
Stratagème 5 : Les faux arguments
Si votre adversaire refuse des arguments valables, utilisez des arguments volontairement faux, mais qui s’accordent avec sa façon de penser ou les préceptes de son école de pensée. Le but est de le confondre en utilisant ses propres armes.
Stratagème 6 : Postuler ce qui n’a pas été prouvé
Il s’agit d’introduire subtilement dans le débat des affirmations non prouvées, comme des synonymes, des généralisations ou des affirmations connexes à la proposition que vous voulez faire admettre.
Stratagème 7 : Atteindre le consensus par des questions
En posant une série de questions, vous pouvez amener votre interlocuteur à admettre des points qui, mis bout à bout, valident votre conclusion. Cette technique, dite « socratique », permet de déguiser votre objectif et de prendre de vitesse un adversaire peu vigilant.
Stratagème 8 : Fâcher l’adversaire
La colère altère le jugement. En étant injuste, en usant de chicanes ou en vous montrant grossier, vous pouvez faire perdre ses moyens à votre adversaire et le rendre moins performant.
Stratagème 9 : Poser les questions dans un ordre inattendu
En variant l’ordre de vos questions, vous masquez votre objectif et empêchez votre adversaire d’anticiper vos conclusions. Il ne pourra pas préparer sa défense et tombera plus facilement dans vos pièges.
Stratagème 10 : Prendre avantage de l’antithèse
Si vous avez besoin que votre adversaire acquiesce à une proposition, proposez-lui son contraire et forcez-le à choisir. Le contraste le conduira naturellement à choisir l’option qui vous est favorable.
Stratagème 11 : Généraliser ce qui porte sur des cas précis
Obtenez l’accord de votre interlocuteur sur des exemples précis, puis introduisez la généralisation qui en découle comme un fait acquis. L’accumulation d’exemples aura préparé le terrain et votre adversaire aura l’impression d’avoir validé lui-même la conclusion.
Stratagème 12 : Choisir des métaphores favorables
Les mots ont un poids. Utilisez des termes à connotation positive pour votre thèse et négative pour celle de votre adversaire. Vous influencez ainsi subtilement le jugement de l’auditoire.
Exemple : Ce que vous appelez « prudence », votre adversaire le qualifiera de « lâcheté ». De même, « fermeté » deviendra « autoritarisme » dans sa bouche.
Stratagème 13 : Faire rejeter l’antithèse
Présentez à votre adversaire deux propositions opposées, dont l’une est volontairement absurde. Il sera forcé de choisir la proposition qui vous arrange.
Stratagème 14 : Clamer victoire malgré la défaite
Même si les réponses de votre adversaire ne valident pas votre point de vue, n’hésitez pas à conclure triomphalement comme si c’était le cas. Face à un interlocuteur timide ou hésitant, votre aplomb peut faire illusion.
Stratagème 15 : Utiliser des arguments absurdes
Si vous défendez une idée paradoxale, avancez une proposition apparemment sensée, mais dont la véracité est discutable. Si votre adversaire la rejette, accusez-le de se contredire. S’il l’accepte, prétendez qu’elle démontre votre paradoxe initial.
Stratagème 16 : L’attaque personnelle déguisée
Au lieu d’attaquer directement les arguments de votre adversaire, démontrez qu’ils contredisent ses propres affirmations passées, les principes de son école de pensée, voire les actions de personnes partageant ses idées.
Exemple : À quelqu’un qui vante les mérites de la vie en autarcie, demandez-lui pourquoi il n’a pas encore vendu son téléphone portable.
Stratagème 17 : Se défendre en coupant les cheveux en quatre
Si votre adversaire oppose une contradiction à votre discours, cherchez une subtilité de langage, une ambiguïté, pour dissocier votre propos de la contradiction.
Stratagème 18 : Interrompre et détourner le débat
Si vous sentez venir votre défaite, interrompez votre adversaire et changez de sujet.
Stratagème 19 : Généraliser plutôt que de débattre de détails
Si vous ne pouvez réfuter un point précis, élargissez le débat à un niveau plus général, où vous serez plus à l’aise.
Stratagème 20 : Tirer des conclusions hâtives
Une fois les prémisses acceptées, même si elles sont incomplètes, hâtez-vous de tirer vous-même la conclusion, comme si elle allait de soi.
Stratagème 21 : Répondre à de mauvais arguments par de mauvais arguments
Ne perdez pas votre temps à démonter un mauvais argument. Contentez-vous de lui opposer un contre-argument tout aussi faible, du moment qu’il vous assure la victoire.
Stratagème 22 : Dénoncer la pétition de principe
Si votre adversaire s’appuie sur un point non prouvé, niez sa validité en criant à la « pétition de principe ». Cette accusation discréditera votre adversaire, même si elle est infondée.
Stratagème 23 : Forcer l’adversaire à l’exagération
Par vos provocations, poussez votre adversaire à radicaliser son point de vue. Plus il exagérera, plus il sera facile de le réfuter et de ridiculiser sa position.
Stratagème 24 : Déformer les propos de l’adversaire
Déformez les paroles de votre adversaire pour en tirer des conclusions absurdes ou inacceptables. Vous donnerez l’impression que son raisonnement initial est incohérent ou dangereux.
Stratagème 25 : Trouver une exception
Pour réfuter une affirmation générale, il suffit de trouver un seul contre-exemple. Assurez-vous cependant que cet exemple est pertinent et qu’il s’applique bien au cas débattu.
Stratagème 26 : Retourner un argument contre l’adversaire
Retournez l’argument de votre adversaire contre lui, en utilisant sa propre logique.
Exemple : Si l’on vous dit : « Il est jeune, soyez indulgent », répondez : « C’est justement parce qu’il est jeune qu’il faut être sévère, pour qu’il apprenne de ses erreurs. »
Stratagème 27 : La colère est une faiblesse
Si un argument particulier provoque la colère de votre adversaire, insistez dessus. C’est probablement un point sensible de son raisonnement.
Stratagème 28 : Convaincre le public et non l’adversaire
Devant un public non averti, utilisez des arguments fallacieux, mais convaincants pour des non-experts. Le but est de discréditer votre adversaire en vous assurant le soutien du public, qui ne comprendra pas la faille de votre raisonnement.
Stratagème 29 : Faire diversion
Si vous êtes à court d’arguments, changez de sujet et orientez la conversation vers un thème qui vous est plus favorable, même s’il n’a aucun rapport avec le débat initial.
Stratagème 30 : L’argument d’autorité
Plutôt que de raisonner, invoquez une autorité respectée par votre adversaire. Plus votre interlocuteur est crédule, plus il sera impressionné par des citations, vraies ou fausses.
Exemple : « Comme le disait Aristote... »
Stratagème 31 : Feindre l’incompréhension
Face à un argument que vous ne pouvez contrer, déclarez-vous incapable de le comprendre. Vous laisserez entendre que votre adversaire tient des propos absurdes, sans avoir à le démontrer.
Stratagème 32 : Principe de l’association dégradante
Associez la thèse de votre adversaire à une idée honnie ou à une école de pensée discréditée. Le simple fait d’établir un lien, aussi ténu soit-il, jettera le discrédit sur votre adversaire.
Exemple : « Votre proposition est un pur produit du marxisme ! »
Stratagème 33 : « En théorie oui, en pratique non »
Admettez la validité théorique d’un argument, mais affirmez qu’il ne fonctionne pas dans la pratique. C’est une façon de nier la conclusion sans avoir à en réfuter les prémisses.
Stratagème 34 : Accentuer la pression
Si votre adversaire évite de répondre à une question précise, insistez. Vous avez probablement mis le doigt sur une faille de son raisonnement.
Stratagème 35 : Les intérêts sont plus forts que la raison
Démontrez à votre adversaire que sa thèse, si elle était vraie, nuirait à ses propres intérêts. Il y a de fortes chances qu’il change d’avis, malgré la logique.
Stratagème 36 : Déconcerter l’adversaire par des paroles insensées
Noyez votre interlocuteur sous un flot de paroles creuses et de jargon incompréhensible. Déstabilisé, il aura l’impression d’avoir affaire à un esprit supérieur et n’osera pas contester vos propos.
Stratagème 37 : Une fausse démonstration signe la défaite
Si votre adversaire utilise un mauvais argument pour défendre une idée juste, concentrez votre attaque sur cet argument. En le réfutant, vous donnerez l’impression d’avoir invalidé l’ensemble de son raisonnement.
Ultime stratagème : Soyez personnel, insultant, malpoli
Si vous êtes à court d’arguments et proche de la défaite, attaquez votre adversaire sur le plan personnel. Injures, insultes et grossièretés sont les armes du perdant.

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